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CHASSES ANCESTRALES

L'initiation aux chasses ancestrales





La colonisation du Québec, au XXième siècle, s'est faite sous l'égide de l'Église. À une exception près : St-Jean-de-Brébeuf qui aura été la seule colonie du Québec ouverte par des laïcs, des Métis. Ces colonisateurs le savaient-ils? Un fait est certain, ils connaissaient leurs origines autochtones et en étaient très fiers. "Nous autres on est du sauvage", pouvait-on entendre dans ma famille. Ce point d'identité restera toujours clair chez nous. L'appellation "Sauvage" était sans connotation négative.

Nous ne sommes pas des Sauvages (Indiens); nous sommes du sauvage, est-il à distinguer (Métis). Et mon père clamait que nous étions comme de bons chiens de chasse aux orignaux et aux chevreuils. Son expérience lui faisait dire que les chiens de race sont de très bons chiens qui avaient cependant le défaut de n'être pas fiables devant un danger supérieur. Les chiens bâtards sont plus tough (résistants) et plus intelligents à l'attaque, insistait-il.

Un jardin, une vache, deux porcs, quelques volailles et une immense forêt où chasser et pêcher nous assuraient la liberté de demeurer qui nous avions été depuis tant de générations. Et le plus souvent échangions-nous le chevreuil contre les légumes d'un agriculteur qui préférait le mode de vie européen. La presque entièreté de la venaison nous venait des bois. Ainsi, il nous est apparu que nous tirions le meilleur parti de deux mondes, là haut, sur les plateaux des monts Chics Chocs(Gaspésie).

Mon père portait une mince estafilade qui lui sillonnait le buste en descendant depuis la clavicule. Ceux qui savaient, y voyaient une référence indélébile à son initiation aux grandes chasses d'hiver. Cette initiation eut lieu en 1941, onze ans après l'ouverture de la colonie. Edmond est en visite chez son frère Antoine, mon grand-père. Aimé, mon père, aura ses quatorze ans en fin février. Il avait déjà quasi atteint sa taille d'homme. Edmond a 31 ans et Antoine, 45 ans.



C'est l'hiver d'après les Fêtes. La neige est épaisse sur les montagnes. Tout est calme. Les chevreuils ouvrent des pistes qui forment de très longs sentiers sur les écarts (flancs de montagnes), là où la neige se fait moins abondante. Ils se déplacent constamment, kilomètre sur kilomètre, se suivant les uns les autres dans ces sentiers piétinés d'où ils s'écartent peu. Ils mangent des pointes de branches, ici et là, se couchent un peu à l'écart et attendent. La fonte des neiges les fait revenir sur les plateaux.

Edmond observe son neveu comme l'on sent une bête. Y é'en âge d'être entraîné, dit-il sévèrement à son frère.Antoine sent le reproche sourd : Cé pas mal dur.



Dans leur langue simple où l'on ne dit que le nécessaire, une langue pleine d'allusions, d'entendus et de sous-entendus, entraîner signifie initier. C'est faire corps avec une bête libre qui attaque pour défendre sa vie. Il s'agit d'un rite initiatique qui remonte à bien avant le fusil à poudre. C'est l'initiation autochtone à la chasse au gros gibier en ce lieu qui est notre territoire ancestral de chasse. Une expérience épuisante et dure dont l'issue n'est pas assurée. Oui, c'est difficile d'y conduire son fils.

Moi l'entreprendre, dit l'oncle Edmond. Et il donne ses instructions à celui qui deviendra son filleul de chasse. Ainsi, ils iront le lendemain, au tout début du jour.

Edmond, plus de six pieds d'homme, bat la marche devant Aimé. Ils raquettent dans les hautes neiges des plateaux. Le pas s'enfonce avec régularité dans un jour à peine levé. Le plus vieux tient une carabine, le jeune, une hache. Aimé se coupe un gourdin d'une longueur de bras dans un jeune bouleau gelé. Il se taille une bonne prise et l'autre bout est appointé et aplati. Au premier versant, ils s'engagent pour atteindre un sentier battu par des chevreuils. Les raquettes sont portées. S'engage alors une poursuite à mort où l'homme doit vaincre. Le petit pas s'allonge et s'accélère lentement jusqu'à obtenir une cadence régulière. Le mouvement des jambes devient un simple réflexe soutenu par cette volonté de rejoindre l'animal. Ce n'est ni une marche ni une course. Le chevreuil ressent et entend venir de loin. Couché, ses grandes oreilles se meuvent. Il se lève. Sur ses pattes longues et fines, il écoute encore... et dans un saut, il part. Plus loin, essoufflé par sa fougue, il se couche. Il sent l'approche. Encore et encore, il mettra de la distance entre lui et ceux qui viennent debout.

Dans sa course rapide, excessive, nerveuse, impromptue, le chevreuil s'essouffle, halète et se croyant en sécurité, il se couche en laissant de pause en pause autant d'empreintes visibles dans la neige. D'une station à l'autre, il repart avec de moins en moins d'énergie à investir dans la fuite, toujours rapide. Ses arrêts et ses couches si visibles dans la neige sont ainsi de plus en plus fréquents. La menace se rapproche, elle, encore, encore. Les poursuivants maintiennent la cadence au même pas rapide. Le mâle d'expérience réagit le premier à la menace qui devient maintenant imminente. Dans une ultime feinte pour semer ses poursuivants, il dévale par à coups le flanc de la montagne et s'enfonce dans les ravins. De là, il faut l'empêcher de descendre vers la rivière.



Aimé passe la hache à Edmond. Le saut d'écart du gros mâle indique qu'il s'enligne vers le fond de la coulée. Le pas des hommes s'accélère vivement pour dépasser ce point de fuite. À distance mesurée, Aimé s'élance vers le bas pour enlever toute possibilité de fuite vers la rivière et forcer l'animal à faire une remontée dans la coulée. Gourdin à la main, il s'accroche d'un tronc d'arbre à l'autre plus bas, glisse, tombe se relève et atteint rapidement le fond. Là, se touchent presque les montagnes et quand elles s'écartent un tant soit peu, la neige haute s'y accumule. Embourbé au fond de la coulée, dérapant à d'autres endroits moins enneigés, le chevreuil remonte mais s'essouffle rapidement. Comme il ne peut escalader les flancs gelés de la coulée et que sa retraite vers le bas est coupée, il va remonter jusqu'à la limite de ses forces ou de ses possibilités. Aimé, chaussé de ses courtes raquettes remonte. Edmond suit la scène, de haut, sur le flanc. Et le jeune force la bête jusqu'à cet inévitable mur de roc et de glaces. Au pied de la chute gelée, le chevreuil n'a d'autre choix que l'affrontement.

Il n'y a aucune issue que celle que contrôle le jeune Métis. Le chevreuil est coincé dans un goulot d'étranglement formé par le resserrement des flancs des deux montagnes l'une contre elles. Derrière: une chute gelée. L'animal attend, l'œil vitreux, campé sur un petit rond de glace, la cuvette de la chute gelée. Dans un moment, l'homme et l'animal ne feront plus qu'un. Un seul survivra. L'affrontement est inévitable. La bête est au meilleur de la force de l'âge. Les deux antagonistes sont épuisés. Selon les instructions reçues par l'oncle, le neveu doit s'approcher à pas mesurés et forcer l'animal à charger. La distance de charge sera courte et puissante. Il faut frapper à mi-distance entre l'assise des cornes (tombées en hiver) et les yeux. Il faut surtout esquiver la charge en frappant fort et juste. L'oncle, du flanc de la montagne, observe. Si le chevreuil s'échappe, le tirera-t-il? Mais dans la mêlée qui allait suivre, pouvait-il correctement cibler un tir? Le neveu avance sans raquettes vers l'arène de glace.

Le coup asséné porte trop haut, à la racine des cornes (tombées). Aimé perd pied et glisse sous le pas de la bête qui lui donne un furieux coup de sabot. L'ongle du sabot s'abattant glisse dans le col du manteau et tranche net (car il s'use peu sur la neige d'hiver) la chair du thorax jusqu'à l'os. Edmond observe. Mû par un réflexe, Aimé, en tombant, a crocheté du bras l'encolure du chevreuil. Il se relève autant que se peut sans lâcher prise. Il masse à coups raccourcis avec le gourdin que sa main retient encore comme un étau. Le chevreuil croule enfin. Dans cet arène de glace, de roc et de mort, les muscles du ventre noués, Aimé enfonce d'un coup qui résume toutes ses forces le bout de bouleau pointu entre deux côtes. Par la plaie, il force un passage avec sa main et brise les amarres du cœur. C'est fini. L'entraînement est fait. Et l'initié portera toute sa vie, depuis ses quatorze ans, une cicatrice fine allant de la base du cou au sternum.

Suit un moment de recueillement pour la vaillance de la bête. Au retour, un autre hommage à la valeur et au courage est rendu à la bête. Et mon père Aimé est reçu Homme par devant ce combat qu'il a mené. Le parrain de chasse vantera longtemps les mérites de son filleul de chasse. Le temps d'une vie de chasseur, ce buck fut dans nos mémoires. Parler de chasse, était l'occasion de rappeler ce geste immémorial d'affrontements entre la bête et l'homme. Les coeurs des bêtes sont partagés entre chasseurs ayant participé aux chasses. Et invariablement, l'éloge alla toujours à qui avait donné sa chair. Aussi, n'y a-t-il chez-nous ni grand ni petit chasseur. Il n'y a que de vaillantes bêtes... rusées, intelligentes, fortes et autres, lorsqu'il y a défi. Sans défi, il n'y a point de discours qui vaille. Dans cette culture, tout discours qui prétend à la valeur doit faire référence à autre que soi pour que tous, incluant l'orateur, regardent dans une même direction au même moment.

Dans l'esprit de filiation du chasseur, Edmond m'appela toujours son petit-fiyeux (petit-filleul, et rien à voir avec la religion, bien entendu). Mon père est mort. Les souvenirs m'étreignent. Je demeure seul à transmettre ce récit car je suis le dernier vivant de ma famille à avoir pu grandir dans les chasses traditionnelles. La colonie de St-Jean-de-Brébeuf a été fermée en 1971 par des agents du gouvernement. Mais cela est de l'histoire. Notre culture et nos valeurs demeurent.

Auteur: M.Raymond Cyr
Ki-twoghk (Métis Mig' Mag Malécites ... et autres)


Chaudron

La tadition du vieux chaudron



Mes parents sont aujourd'hui décédés. Mon père m'a laissé sa mémoire, ses raquettes, ses pièges et son chaudron à bouillir (dans les bois) et ma mère, quelques photographies d'ancêtres, sa mémoire, ses mocassins et son chaudron à bouillir (dans les bois). Deux chaudrons à bouillir… ? Mes parents vivaient des vies séparés depuis une vingtaine d'années et décéderont le même automne. Les mocassins de ma mère ne me vont pas et j'ai mes propres pièges et raquettes. Quant aux deux chaudrons, ils sont posés anse contre anse, dans mon atelier. Un héritage peu commun.

Outre le chaudron que l'on utilise dans les bois, au fond noir de suie, il y a le grand chaudron de table qui sert à la cuisson et au service. Il y a tant d'histoire dans ces chaudrons. Au décès de mon père, le plus vieux de la lignée paternelle rassembla la descendance de son frère à un repas pris debout, devant son chaudron posé sur la table. J' pensais que ça f'rait plaisir à 'mond (Raymond; moi), dit-il, solennel, avant qu'un seul n'y eut dirigé la main. L' oncle a si bien connu ce monde traditionnel du ''chaudron'', celui du bois et celui posé seul au centre de la table.

Dans ma mémoire, je revois cet oncle en visite avec d'autres frères autour de notre grande table familiale. Sur la table, un grand chaudron. Les plus vieux se servent en premier et mon père, le dernier. L'on plonge la fourchette dans la sauce lourde et sombre. Des pièces de viande fumantes en sont retirées. L'on déguste. Ah ! du chevreuil, dit l'un . Du siffleux, dit l'autre... Une chaudronnée pleine de toutes sortes de viandes des bois. Mon père observe, l'œil fier, brillant et pointu. Personne n'aurait confondu là le goût de l'écureuil avec celui du lièvre ou du porc-épic. L'on parle du monde des bois, l'on ravive les souvenirs et le temps séculaire s'arrête et se goûte.

Bien sûr, ce ne sont pas les viandes des bois qui ont transmis notre culture autochtone de même que le spaghetti n'a pas fait d'Italiens au Québec. Abattre le chevreuil sur son tas de pommes ne consacre pas le chasseur non plus. Mon père fut traditionaliste. Moi et mon père n'avons pas choisi de l'être. Aujourd'hui, je suis mieux compris que ne le fut mon père en son temps. Il y a évolution. Je demeure cependant habité par l'Esprit des aînés. Si l'on disait à propos de mon père : Ti-mé y'a pas changé. Yé com' l' pére., notre frère aîné faisait remarquer à la famille : Raymond, yé comme pâ … en autant qui mange pis qui dorme ben. Cé p'tête lui qui a raison . Et j'ai hérité des deux chaudrons.

Un travail de Dominique Collin (Ph D.) présenté par Mme Lapierre traduit en quelques mots notre culture. (Une recherche menant à l'édition du 7 juillet 2001 du journal Le Devoir vous y conduira aussi). Ainsi, au huitième paragraphe on lit : ''Il y a des manières d'être, de se retrouver entre être chers(…) toutes choses qui vous viennent aussi naturellement que de poser un pied devant l'autre.'' Oui, j'amène encore mes enfants et leurs enfants dans les bois devant le feu, devant la viande qui cuit … pour me traduire... pour nous dire…

Auteur: M.Raymond Cyr
Ki-twoghk (Métis Mig' Mag Malécites ... et autres)


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Leçon tirée de l'erreur



Dans les bois, les enseignements se tiraient de l'expérience vive.Là haut sur les montagnes, l'été arrive deux semaines plus tard qu'en bas, près de la mer. Et l'hiver est d'autant plus hâtif. Quand il arrive, il reste. Pas de valse-hésitation. Il n'y a donc qu'une mince période entre les deux bouts de l'hiver, pas plus que le temps de voir venir, aurait-on dit.

Nous étions haut dans le flanc de la montagne. Mon père venait d'enlever une lame d'écorce large comme une main du tronc du gros sapin, devant nous. Avec nos canifs, nous retirions des lamelles de sève épaisse et consistante. Un goût doux et sucré, incomparable. À part nous, les Métis de la montagne, il n'y avait que l'ours qui pouvait connaître ce secret.

Du faîte d'un grand bouleau jaune, le cri d'un écureuil retentit haut et clair encore et encore une fois. Mon père se retourne et lève les yeux en direction du petit rongeur qui s'évertue à se faire entendre. Pourquoi mon père s'attarde-t-il tant au petit animal? Ce n'est pas parce qu'il veut s'en faire un mets au souper, je le sens bien. Qu'est-ce qui retient tant son attention. Je n'ai que neuf ans et bien que je ressente mon père sans mot dire, cette fois-ci, quelque chose me dépasse. Mais qu'est-ce?

Voulant sonder sa pensée par voie détournée, j'improvise une question. Pâ, tu peux l' tirer d'icitte, han? Comme ramené trop vite d'un autre monde pour pouvoir entrer de plein pied dans celui du gamin, il me regarde sans saisir, lui non plus. Et croyant me plaire, il dit : J'va faire mieux qu' ça. Moua siffler et quand y va sauter du boutte d' la branche, dans l'aut' arbr' moua y parcer le cœur. Il arma donc la petite .22 , l'épaula et de deux doigts, siffla . L'écureuil sauta et le coup partit, sec. La petite bête tomba dans les feuille mortes, jaunes, rouilles et noires de l'an dernier. Et pis asteure, on va aller vouère si j'ai ben tiré, dit-il.

Mon père se pencha sur l'animal sans vie et le posa dans sa grosse main. Un trou perforait le thorax à la hauteur du cœur. Il dit, sombre : J'ai mal faite… La vie est très dure icitte et pi moua, j'ai tué c'te mâle pendant qui appelait sa femelle. Cé l' temps le plus heureux d' sa vie et j'y ai ôté … La femelle l'entendait elle aussi... J'aurais pas dû. Mon père se disait haut pour que je comprenne.

J'avais compris bien plus encore. J'avais utilisé le détour au lieu d'être direct. Mon père partageait intérieurement l'acte de vie de l'écureuil lorsqu'il s'est cru autrement sollicité. J'aurais dû le questionner sans détour. En liant sa fierté de père à son remarquable talent de tireur, vint un soupçon d'orgueil. Il avait tué sans besoin… surtout aux temps des amours. J'étais coupable aussi de l'irrespect de la nature au plus fort de son expression. En dehors de cette saison, nous mangions de l'écureuil, entre autres. Il ne fallait pas ici ajouter le gaspillage à nos fautes. Nous avons donc mangé l'écureuil, chacun le cœur coupable. Cette fois-ci, nous consommions surtout la honte…

Auteur: M.Raymond Cyr
Ki-twoghk (Métis Mig' Mag Malécite ... et autres)


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Paix des hommes et des bêtes



Autant ceux qui vont à quatre pattes que ceux qui vont debout en forêt atteignent par moments précis l'unité du cœur, du corps et de l'esprit : notre paix sacrée. Encore faut-il la favoriser. Cette unité n'est atteinte qu'à certaines conditions. La fatigue résultant du labeur soutenu de l'animal comme de l'homme y conduit. Or, pour nous, les Métis de la montagne, certains endroits sont manifestes d'une harmonie spéciale avec la nature.

Notre cheval de trait tâte doucement le sol de la patte, allant d'une nappe d'ombre à une autre, sous les feuillus près de la source. Il se tient à la fraîche, aurait-on dit en ces temps-là. Le travail de halage de la pitoune lui fut très exigeant sous les chaleurs. Mais la chaude saison apporte ses petits bonheurs aux bons moments. De ci et de là, il broute les touffes d'herbes tendres. Et nous, nous sommes un peu plus bas, là où l'eau devient un jeune ruisseau qui rigole entre les roches noires pour venir s'évaser sur les graviers d'une minuscule plage en dessous des épinettes. Nous y dînons. Il y fait bon et frais à l'abri des poussières et des vapeurs étouffantes de l'air là-haut, par delà les faîtes.

Un éclair de reproche dans l'œil, mon père jette d'un trait sec son fond de tasse de thé qui s'éclabousse contre les gravois gris. Mes deux frères s'affrontent verbalement depuis quelques minutes. La paix sacrée du repos vole par éclats… éclats de voix. Venu roulant serré du fond de la gorge, j'entends ce mot forcé entre ses dents : Viens! Il se fond dans l'ombre et s'éloigne plus bas encore. Je tiens le pas derrière lui sentant qu'il a un but précis en tête… tel un périple connu. Il s'arrête un moment et retire en une incision rapide de canif une pièce d'écorce rectangulaire du bouleau blanc. On va boire en bas avec ça…elle est meilleure, ajoute-t-il. Nous contournons par le haut une chute et descendons le flanc raide de la montagne, cherchant les aspérités pour poser le pied.

En contrebas, la large cuvette dégorge d'eau cristalline et glacée entre les pierres noires polies. Accroupis sur le rebord, nos regards se perdent un moment dans ce creuset plus profond et insondable que toutes les nuits superposées du temps. Et le regard finit par remonter par dessous la frange de lumière passant entre les cimes des arbres. La clarté tombe tout droit depuis un bleu vertigineux où le soleil est absent du décor. La raie de lumière est mince en ce point. Par devant, un panorama s'ouvre en entonnoir sur les montagnes. Mon père replie l'écorce de bouleau pour obtenir un récipient de forme conique pincé entre le pouce et l'index. Tandis que dans son dos les eaux s'ébrouent en mousses blanches et vaporeuses sur les pointes de roc jusque dans la cuvette, il tend le récipient d'écorce sous un mince filet d'eau minéralisée tombant du flanc rocheux.

Dans son langage d'homme qui ne connaît que la simplicité, il dit : Les chevreuils viennent icitte pour bouère. Et pis, y sont en paix . Y voueillent v'nir de loin. Cé la meilleure eau, ajouta-t-il. Bien sûr, aucune attaque ne pouvait venir de par le petit rapide. Et nous avons bu à petits traits cette eau millénaire qui fortifie les cornes, les sabots et les os tels les Anciens le faisaient bien avant nous. Depuis, je me recueille au fond de ces échancrures du roc, ces cassures de la montagne qui livrent le temps sans mesure et l'unité sans condition aux hommes autant qu'aux ongulés entre deux hivers.

Auteur: M.Raymond Cyr
Ki-twoghk (Métis Mig' Mag Malécite ... et autres)


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© Communauté Métisse de l'Estrie 2007